Avant l’arrivée de l’impérialisme romain, l’image de la puissance politique comme économique ou militaire athénienne subsiste comme avatar de l‘histoire ancienne. Néanmoins, parler d’hégémonie athénienne ne signifie pas renvoyer l’image d’une puissance telle qu’elle n’aurait aucun concurrent de poids, comme Sparte.

La première moitié du Ve siècle de la Grèce à l’époque classique voit une issue aux sanglants conflits qui ont opposé les Grecs aux Perses suite à l’expansion militaire de ces derniers en Asie Mineure. Car après les victoires grecques de Platées et du cap Mycale (479), les Perses ne présentent plus de danger militaire direct pour les cités. Néanmoins le combat continue hors des frontières territoriales grecques avec la constitution d’une symmachie en 478 sous l‘impulsion d‘Athènes, connue de nos jours sous le nom de Ligue de Délos. Sparte, autre grande puissance grecque avec Athènes, est partisane d’une rigoureuse politique de repli sur soi, mais aussi troublée par des problèmes tant internes (le régime autoritaire du roi Pausanias) qu’externes (les relations avec ses alliés du Péloponnèse). Athènes obtient de ce fait  la direction de la ligue, pouvoir reconnu par la plupart des cités en dépit d‘un système de vote égalitariste, ayant les moyens militaires les plus importants et conservant le trésor de la ligue à Athènes même (dans le temple d’Athéna sur l’acropole) à partir de 454 à la suite d‘une crise et de la défection de plusieurs autres cités.
Et c’est dans ce contexte que les troubles inter cités, mais surtout entre Athènes et Sparte commencent à apparaître. Selon Thucydide, homme politique et historien du Ve siècle, l’une des causes de la guerre (ou des guerres) du Péloponnèse fut la grandeur d’Athènes qui rendit les Spartiates craintifs pour leur propre pouvoir. Et plus précisément entre une Sparte oligarque, repliée et la révolte possible de ses Hilotes, et Athènes, florissante et démocratique. Thucydide est néanmoins un historien orienté, du fait de sa citoyenneté athénienne et de son amitié avec Périclès, chef politique athénien du Ve siècle., sans parler du fait que les causes de cette guerre sont trop nombreuses et variées pour les présenter concrètement dans cette introduction. La guerre qui débutera en 431 est la maturation des relations tempétueuses entre les deux cités précitées, et surtout de l’incompatibilité des réseaux d’alliances qu’elles concluront au fil des années ; Les Hilotes se révoltent en 463 approximativement et défient les Spartiates. Le stratège athénien Cimon persuade l’ecclesia d’envoyer quatre mille hoplites en aide aux Spartiates mais ces derniers renvoient les renforts dès la fin 462, les raisons restant obscures mais la crainte de la présence d’un homme comme Cimon, aux idées démocratiques pour Sparte restant compréhensible. Ce qui amène en cette même année à la rupture des bonnes relations entre les deux puissantes cités. Athènes conclut de nouvelles alliances avec des ennemis de Sparte, comme Mégare. En 445, pourtant, une paix est signée pour que tout conflit inter-cités se règle à l’arbitrage.

Mais l’origine principale de cette guerre se comprend surtout dans le conflit qui opposa Corcyre et Corinthe en 433 ; Corcyre obtient d’Athènes (intervention surla cité de Potidée, colonie fondée par les Corinthiens) l’aide pour régler un problème territorial avec Corinthe, membre de la ligue du Péloponnèse, dominée par Sparte à propos de l’Epidamne, une fondation de Corcyre sur les côtes adriatiques. Cette affaire fera rentrer Athènes dans un conflit avec les cités de la ligue du Péloponnèse, débouchant finalement sur la guerre.

Le Ve siècle se veut être le siècle de Périclès. Bien qu’il domina la vie politique athénienne que durant une trentaine d’années (de 461, date de l’ostracisme de Cimon à sa mort en 429), cette appellation ne saurait être fausse, en vertu du fait qu’il incarna son siècle, très mouvementé pour la cité d’Athènes, entre démocratie et autoritarisme. Petit neveu de Clisthène le réformateur (qui avait lutté contre le tyran Pisistrate), Périclès fut un aristocrate, issu de la grande famille des Alcméonides, et élaborait une doctrine démocratique au fil des années à son propre compte, afin de devenir le chef de file du pouvoir athénien, à cette époque en lutte avec Cimon, issu d’une autre grande famille aristocratique. Tout au fil de sa vie, il réussit à maintenir une politique démocratique tout en la jugulant paradoxalement à ses propres fins (réduction des pouvoirs de l’Aréopage en 462, citoyenneté restreinte en 451 mais augmentation sensible du misthos pour les citoyens les plus pauvres afin qu‘ils participent plus activement à la vie politique). Mais Périclès avait déjà presque soixante-cinq ans au commencement de la guerre du Péloponnèse et il devait sa domination politique surtout à sa popularité (notamment auprès des plus pauvres citoyens comme dit précédemment) et à sa parfaite connaissance des institutions athéniennes pour mieux s’en servir.
Ces mêmes institutions, en revanche, ne permettaient pas en théorie de faire émerger un chef d’État, au sens de chef du pouvoir exécutif net. Celui-ci était détenu par les magistrats, au nombre de dix stratèges pour l‘armée, et de neuf archontes. Ce pouvoir était sensé être usé de manière collégiale, à membres égaux. Les hommes passent, mais les institutions restent. Tout du moins, leur nature reste inchangée, mais leur champ de manœuvre et d’action se voit modifié par la succession de chefs politiques divers (comme Périclès, décrit comme un « jeune noble, avide de gloire » selon Clause Mossé) et également des faits politiques comme militaires les plus importants, comme la Guerre du Péloponnèse.
Les événements de la Guerre du Péloponnèse sont étroitement lié avec les fluctuations de la vie politique (au niveau des hommes comme des institutions) comme sociale, voire même morale d’Athènes. L’intérêt suprême serait d’étudier ce thème particulier à travers les chefs politiques comme Périclès, Cléon, Alcibiade, ou encore les conseils oligarchiques des Quatre Cents, puis des Trente à travers leur domination politique, les grandes périodes.

Nous verrons comment cette démocratie impériale typiquement athénienne résista aux soubresauts de la Guerre. Cela jusqu’à la première révolution oligarchique des Quatre Cents qui fit basculer en peu de temps la démocratie vers la tyrannie. Enfin le retour de la mythique démocratie et sa difficile subsistance.

I – La démocratie impériale en temps de guerre

A – La domination démocratique de Périclès

Au commencement d’une guerre entre deux puissances, on se plaît souvent à vouloir juger de l’éventuelle responsabilité d’un chef politique dans le déclenchement du conflit. Or, dans le cas de Périclès, le problème se pose autrement. La guerre était inévitable du fait de la politique impérialiste et de la logique de domination de la cité athénienne, conditionnées par la maintien de l’Empire, bâtie sur la ligue de Délos.
A l’éclatement du conflit en 431, Périclès mena aussitôt une politique ferme à l’égard de Sparte, qui allait durer toute une partie de ce qui allait être appelé la guerre d’Archidamos (d’Archidamos II, roi spartiate jusqu’en 426) ; Sparte ayant une puissance militaire terrestre bien plus importante que celle d’Athènes, Périclès, élu stratège depuis 444, opte pour une domination maritime, la cité étant largement reconnue pour cet aspect. Afin de protéger au mieux les populations vivant dans les terres de l’Attique, il décide de les déplacer au cœur même de la cité d’Athènes, entre ses murs. Les conséquences morales sont dès lors lourdes pour le chef militaire et politique. Les chroniques de l’historien Thucydide font état d’une importante surpopulation dans l’enceinte d’Athènes où « un petit nombre seulement trouva un abri ou un refuge chez des amis ou des parents (…) la plupart campèrent dans les quartiers inhabités, dans les temples (…) Beaucoup s’installèrent sur les tours des remparts, bref chacun se débrouilla comme il put ». Une colère sourde commença à gronder à partir de cet exode intérieur. Durant ce temps, les armées péloponnésiennes ravagèrent les champs de l’Attique.
L’été suivant, les Péloponnésiens reprirent les terres d’Attiques d’assaut. Et c’est à ce moment-là qu’éclata une épidémie de « peste » (qui fut en réalité une fièvre typhoïde selon les symptômes rapportés par Thucydide). L’exode aggrava cette situation à tel point qu’Athènes perdit rapidement jusqu’à un quart de sa population ; La vie sociale, religieuse et morale de la cité s’en retrouva bouleversée, les coutumes mortuaires furent quant à elles abandonnées.
La sourde colère se transforma en plainte aisément visible. Malgré ses talents d’orateur, Périclès n’échappa pas à un procès pour les outrages subis durant le déplacement des terres intérieures et la perte des biens matériels des populations déplacées. Condamnée à une forte amende en 430, il perdit également ses droits civiques, l’altimia, et fut par conséquent déchu de son poste de stratège.
Néanmoins, les services qu’il rendit à la patrie durant sa vie, sa popularité encore très vive et les conséquences de la « peste » de 429 lui permirent d’être réélu stratège. Il mourut pourtant la même année, des suites de la maladie.

B – Oppositions entre guerre et paix

A la mort de Périclès en 429, les conséquences de l’exode, de la maladie et des batailles permettent à Cléon de rapidement s’imposer. Ses premières et principales armes en politiques furent tout d’abord de s’attaquer à Périclès en 431 et 430, lorsque les décisions de ce dernier provoquèrent le mécontentement de la population athénienne. De plus, le caractère très singulier du personnage, rapporté une fois de plus par Thucydide dessine un portrait très coloré. Décrit volontiers comme « parvenu », « sans éducations », Cléon revendique fièrement ses origines populaires, qui pouvaient être favorables à une popularité auprès des citoyens et de l’ensemble de la population. Mais le réel commencement de la domination de Cléon débuta réellement au moment de la reddition de Mytilène (cité qui s’était récemment révoltée contre Athènes), il fut partisan de l’exécution de tout homme d’âge adulte et de la mise en esclavage des femmes et enfants. Bien que craint, il était néanmoins respecté par l’ensemble des citoyens, étant un orateur doué et incarnant une volonté populaire de gagner rapidement la guerre, par la victoire militaire et sans concessions de la part d’un état aux idées avancées, démocratiques. Chose qu’il démontra aisément lors de la défaite spartiate de Pylos (en 425), ces derniers envoyèrent une ambassade pour négocier la paix à Athènes, recevant une réponse négative de la part du principal chef politique athénien de cette époque, Cléon, appuyé par une partie de l‘Assemblée.
Pourtant, à l’inverse, nombre de citoyens pensaient que c’était justement cet engagement militaire à outrance qui amenait misère et troubles dans la cité ; Outre les comédies du dramaturge Aristophane, « les Archaniens » ou encore « les Cavaliers », plusieurs hommes politiques, principalement des magistrats commencèrent à sérieusement mettre en doute les compétences de Cléon quant à une issue favorable pour les athéniens. L’homme politique et général athénien Nicias, en est le plus important exemple. Il est déjà l’un des principaux chefs politiques à la mort de Périclès et s’engage aussitôt dans une lutte politique contre Cléon, en totale rupture avec la politique impériale de la cité à cette époque. En 425, il se révèle favorable à un pacte de paix entre les deux puissances, en dépit de l’opposition radicale de Cléon, et continuera malgré tout à désapprouver, à l’instar d’Aristophane ou de l’historien Thucydide (tous deux jugés ou exilés par la volonté de Cléon), la tactique guerrière et revancharde (les diverses exécutions suite aux razzias de l’Attique) des principaux magistrats. Les événements qui suivirent allaient permettre à Nicias, et aux autres partisans de la paix de proposer une alternative. La défaite d’Amphipolis, grave pour Athènes durant laquelle se situe la mort de Cléon lors d’une bataille l’opposant au roi de Sparte, Brasidas, relance l’idée de paix, et permet la ratification du Traité de Paix de Nicias en 421, à l’initiative évidemment du stratège athénien du même nom.
C – Les débuts de la division

Un grand paradoxe entoure la paix de Nicias : Si elle dura effectivement six ans et dix mois, elle n’en fut pas moins parsemée de troubles, d’hostilités entre les deux cités par des conflits opposants des cités protégées. Car si Nicias, l’un des plus importants magistrats, avait réussi à faire appliquer théoriquement la paix, elle fut entachée dans les faits par la volonté de la classe politique de considérer ce traité comme une trêve, un travail de sape psychologique envers la ligue péloponnésienne. Car depuis la mort de Périclès, qui avait institué une démocratie personnelle et équilibrée, aucun chef politique ne s’était imposé avec autant de netteté (hormis Cléon, dans une moindre mesure), chaque homme fort voyant son pouvoir contrebalancé par un autre lors des débats du démos.
C’est là qu’intervient Alcibiade, parent de Périclès, membre de la famille des Alcméonides, élu stratège en 420. D’éducation démocrate, il avait suivi les leçons de Socrate. Néanmoins, ses prises de positions contrastaient nettement avec celles de Nicias. Très ambitieux, et déçu d’avoir été tenu à l’écart de l’élaboration du traité du paix de Nicias, Alcibiade désire en quelque sorte rattraper le temps perdu, et se lance dans une politique de guerre par personne interposée, qui déboucha sur le commencement d’une nette division qui allait amoindrir le ciment politique et social de l’empire athénien. Tout débuta avec l’alliance d’Athènes avec Argos, cité péloponnésienne ayant préféré garder un statut neutre durant la première moitié du conflit. Dans cette cité éclatèrent des conflits entre un peuple pro athénien et une élite bien plus proche de Sparte. Au cœur même d’Athènes, des dissensions se créent, entre le pacifique Nicias et l’aventureux Alcibiade, débouchant sur des conflits tels qu’aucun chef politique ne domine clairement cette période, jetant un trouble sur l’unité politique et sociale de la cité d’Athènes.
De plus, l’écrasante puissance militaire terrestre des spartiates qui dévaste l’Attique et les terres athéniennes provoquent un fort mécontentement parmi les notables et surtout les propriétaires fonciers, dont les richesses agricoles sont régulièrement détruites. Ceux-ci étaient de plus en plus déphasés avec la politique impérialiste et guerrière d’Alcibiade, lequel révélait sans cesse son ambition tant militaire que politique.
Cette division est également essentiellement alimentée par l’intérêt que nourrit Athènes pour la Sicile. D’origine péloponnésienne, et surtout étant une colonie de Corinthe, protégée de Sparte, la volonté d’Alcibiade d’y mener une impressionnante expédition militaire, afin de porter un coup au moral et à l’implantation péloponnésienne. Devant l’Assemblée convoquée en 416, les joutes verbales étaient âpres, Alcibiade ne cachant pas ses ambitions, et Nicias préférant une logique de paix. Contre toute attente, le résultat se fit surprenant. Les deux adversaires partaient ensemble en expédition sicilienne en qualité de stratèges, ayant préféré unir leur forces en vue d’ostraciser Hyperbolos, un démagogue qui semblait porter atteinte à Athènes du fait de sa trop grande ambition. L’expédition fut la pire catastrophe pour Athènes durant cette guerre, alimentant encore la colère dans l’opinion publique, laquelle assistait à la reprise de la guerre.

II – La première révolution oligarchique : Les Quatre Cents

A – Un contexte politique particulièrement difficile

Dans un contexte aussi dramatique tant sur le plan militaire, que politique ou social, il n’est pas étonnant qu’une démocratie implantée ait eue un soubresaut tyrannique. Le désespoir ambiant expliquait cet extrême malaise qui allait mener à un régime oligarchique.
Premièrement, l’échec de la campagne de Sicile s’est montrée meurtrière sur le plan humain : quarante mille militaires athéniens ont été tués dans la bataille de Syracuse en 414, laissant les survivants vendus comme esclaves. En 415, Décélie est prise par les spartiates, d’où ils peuvent à nouveau, et avec encore plus de succès menacer les terres de l’Attique, qui renferment des richesses agricoles non négligeables pour la ville d’Athènes. Ajoutons à cela une série importante de défections de cités de la ligue impériale, comme Chios, Orchomène, Téos ou encore Clazomènes, sentant le vent tourner en leur défaveur.
Mais l’alimentation de cette crise politique est surtout à voir du côté des institutions, mais aussi des chefs politiques comme militaires de cette époque ; En 415, divers actes d’impiété bouleversèrent la vie publique athénienne avec tout d’abord la mutilation de presque tous les hermès au visage, signe de mauvais augure pour l’expédition en Sicile à venir. Après une enquête venaient s’additionner des parodies des Mystères dans des maisons privées, mettant en cause Alcibiade, alors sur le départ. Son jugement était remis à plus tard. Le Conseil des Cinq Cents, alors maîtresse du pouvoir durant un temps après la défection d’Alcibiade et la mort de Nicias à Syracuse, mena une enquête qui dégénéra dans un fort climat de paranoïa, accompagnée d’arrestations arbitraires, qui auraient pu devenir des exécutions sans jugements, cela sans la dénonciation d’Andocine. D’ailleurs, les persécutions avaient principalement la même dynamique. Les dénonciations provenaient des citoyens les plus pauvres de la cité, voire même d’esclaves ou de métèques dans la plupart des cas et étaient dirigées envers les plus vieilles familles aristocratiques, toujours au pouvoir, qui avaient toujours eu une politique agressive à l’égard de Sparte. La peur était de voir une tentative de prise de pouvoir oligarchique par les hétairies, groupes d’aristocrates, cette fois-ci ouvert à la démocratie extrême.
B – La prise du pouvoir : un glissement brutal de la démocratie vers l’oligarchie

Avec un terrible contexte tant militaire que politique, la cité est prête à tout pour éviter une ultime défaite cuisante face à Sparte. C’est à ce moment que réapparaît Alcibiade, alors en exil après l’affaire des caricatures des Mystères pour laquelle il avait été condamné à mort par contumace, et ses biens confisqués. Toujours convaincu de sa stature de chef politique et militaire de la cité athénienne, ainsi que du destin qu‘il est appelé à occuper, il décide de jouer un jeu de subtils échanges entre Athènes et les Perses. Devenu l’amant de la femme du roi Agis de Spartes, il fut contraint de quitter le Péloponnèse pour se réfugier chez le satrape Tissapherne, chez les Perses. Sans entrer dans le camp d’Athènes, l’ancienne reine de la ligue de Délos, Alcibiade, avec l’aide de Tissapherne proposa aux athéniens d’importantes aides matérielles (et surtout monétaires) à condition que les démocrates extrêmes soient évincés du pouvoir et que la démocratie soit renversée.
La révolution oligarchique pris alors des proportions brutales tout en ayant été préparée dans le plus grand secret ; En 412 et 411, Alcibiade confia l’ambassade de cette mission à Pisandre, pour inciter les différentes hétairies d’aristocrates militaristes à faire pression pour que la démocratie soit annihilée. A ce moment, la démocratie n’en est déjà plus une, et la chasse aux sorcières débutée avec l’affaire des caricatures des Mystères s’amplifie au point que le régime antérieurement démocratique devienne un contexte de terreur. Le palier est franchi lorsque les démocrates extrêmes, Androclès à leur tête, sont brutalement assassinés, événement qui ne suscite aucune action juridique au niveau de l’Héliée.
Une assemblée se réunit en 411, à Colone, en ultime dénouement, dans le but de changer la constitution, le fonctionnement des institutions afin que la démocratie soit effectivement renversée ; L’eisangélie, action intentée contre ceux qui feraient une proposition à la Boulé, sont désormais interdits. D’ailleurs, une nouvelle Boulé allait voir le jour, passant de cinq cents à quatre cents membres, avec la suppression des indemnités (misthoi), surtout celles accordées aux juges. Par ailleurs, la démocratie avait toujours été directe à Athènes, elle devenait indirecte en remettant le pouvoir réel au Conseil des Quatre Cents dont voici le mode d’établissement : cinq citoyens élus désignaient cent autres qui en choisissaient à leur tour trois cents autres. L’Assemblée constituante était quant à elle constituée de cinq mille membres, ceux assez riches pour s’armer en hoplites. Une logique donc proche du pouvoir censitaire. Ainsi, l’opposition était fortement restreinte, sans que la tyrannie soit trop visible.
C – Un court gouvernement

Nous pouvons sans difficulté dire que le coup d’état oligarchique, et sa suite, connue sous le nom de régime des Quatre Cents, furent dominés par un nombre restreint d’aristocrates prêchant en faveur du rétablissement militaire d’Athènes pour en découdre avec Sparte. Le gouvernement oligarchique reste assez mal connu, même si l’historien Thucydide s’exprime de façon positive à son sujet, en parlant d’un « équilibre raisonnable entre les aristocrates et les masses ». Ses principaux meneurs étaient Antiphon, Phrynichos (connu pour être le chef) et l’ambassadeur de Alcibiade, Pisandre. Il est néanmoins connu qu’il fut de très courte durée, quatre mois à peine, et cela pour plusieurs raisons.
Si ce changement radical des instituions avait pour but d’obtenir des subsides de la part des Perses, l’emploi de cette radicalité ne fut guère appréciée de la même façon par ces derniers. L’aide n’arriva jamais et les conséquences des batailles avec les Spartiates restaient toujours aussi catastrophiques.
Cela commença à créer une division entre les extrémistes (les trois aristocrates précédemment cités) et les hoplites de l’Assemblée des Cinq Mille. Très rapidement, voyant ce changement de régime vain, ces derniers se révoltèrent et mirent à bas l’oligarchie, assassinant Phrynichos, et exécutant hâtivement Antiphon.

III – Un régime fortement mis en doute en fin de conflit

A – Une période transitoire

Dès la fin de la tyrannie des Quatre Cents, les Cinq Mille les remplacent et conservent provisoirement un pouvoir relatif, afin d’éviter le retour d’une poignée d’aristocrates extrémistes. On ne peut guère parler d’un retour abrupt à la démocratie  puisque la domination des Cinq Mille dura encore quelques mois, toujours établie selon un règlement proche du modèle censitaire. Rappelons que les Cinq Mille n’étaient que les citoyens ayant les moyens de s’armer en hoplites, et qu‘aucune fonction publique n‘était payée. Durant ces mois, aucun changement notable ne fut significatif pour un retour à une situation démocratique. Les Cinq Mille continuèrent à se rassembler et siéger, sans troubles. Néanmoins, la première étape vers un retour à la normale vint bien de l’Assemblée des Cinq Mille, qui consista à nommer des nomothètes, c’est-à-dire des magistrats nommés de façon exceptionnelle pour réviser les lois, ces mêmes lois qui avaient contribué à faire plonger l’antique démocratie vers un régime oligarchique.
Le récit de Thucydide est peu clair à propos de cette courte période, et les sources font défaut. On ne sait pas réellement à quelle date précise, mais on pense généralement que le régime transitoire des Cinq Mille fut court au point de péricliter dès la fin de l’année 411, voire au début de l’année suivante. La démocratie antérieure venait enfin de réapparaître, cela malgré le fait que les anciens Quatre Cents furent expulsés de la vie politique.
Si l’on ne peut contester d’un relatif retour à la normale en ce qui concerne le retour à la démocratie qu’avait connue auparavant Athènes, il faut toutefois nuancer ces paroles ; Le régime normal de la Boulé est remis sur pied, toujours avec cinq cents bouleutes s’occupant des affaires courantes de la Cité. Toutefois, les chefs politiques historiques de la décennie précédentes étaient soit morts, soit exilés, soit hors de la vie politique, aucun personnage important ne put dominer la cité. En effet, les oppositions entre les anciennes hétairies et démocrates extrêmes n’avaient pas eu le temps de s’estomper en moins d’une année. Ainsi, les anciens Quatre Cents furent automatiquement radiés de toute activité politique. Certains, comme Phrynichos, rappelons-le, furent mis à mort sans jugement, d’autres furent condamnés à l’atimie (ce qui revient à l’exil), la plupart virent leurs biens saisis. Sans parler de leur « garde prétorienne » qui fut exclue de tout débat publique.
B – Un retour très relatif à la démocratie

Pourtant, après quelques difficiles mois de négociations, Alcibiade réussit à revenir en 411, grâce à l’interventions d’amis qu’il lui restait à Athènes, d’abord en qualité de chef de la flotte, puis en tant que stratège cette fois-ci, à partir de 407. L’affaire des caricatures des Mystères fut oubliée face au danger Sparte, la paix très tempétueuse du traité de Nicias étant abandonnée depuis 415. Il remporte plusieurs batailles navales contre Lysandre, le navarque spartiate, dans les années 411 et 410. Pourtant, même stratège, c’est-à-dire magistrat, l’un des chefs politiques d’Athènes, cette qualité de chef de guerre lui était dévolue surtout pour être directement sur le front, à l’écart de la vie politique athénienne. Voilà ce que rapportent Xénophon et Plutarque, principaux historiens contemporains de cette période, après la disparition de Thucydide. Ses apparitions en public dans la cité suscitaient une telle admiration que les pontes de l’Assemblée des Cinq cents lui auraient confié la tâche purement militaire afin de pas devenir encore plus populaire auprès des citoyens par le biais du démos. Ainsi, quelques mois après son retour, il partit à la tête d’une flotte importante (cent navires de guerre) afin de contrecarrer la présence maritime de Sparte par des forces navales. Le gros de ses forces se concentrant près de Notion, une bataille débuta entre celle-ci et une partie seulement des forces athéniennes en 406. Cette fois-ci, Athènes fut prise au dépourvu, et les renforts importants d’Alcibiade n’arrivèrent pas à temps. Alcibiade fut donc exilé une seconde fois, cette fois-ci pour les résultats de la bataille, une cuisante défaite qui portait un coup à ce qui faisait la grande force militaire d’Athènes : la présence navale.
C’est à partir de la difficile situation militaire que la démocratie rapidement reconstituée après la tyrannie des Quatre Cents commence à se fissurer ; En 406, la bataille navale des Arginuses est gagnée pour Athènes, mais les conséquences humaines sont catastrophiques, une tempête ayant eu lieu, les naufragés ne purent être sauvés. Les six stratèges qui avaient en charge cette mission furent rappelés à Athènes et exécutés. Les deux autres furent destitués. Jusqu’alors, la grande confiance était confiée aux stratèges en tant de guerre, et ce n’est clairement pas dans la tradition athénienne de faire exécuter, sans jugement régulier qui plus est, des chefs de guerre. Tout au plus, au plus fort des événements, les responsables de défaites étaient ostracés. Un procès eut lieu, mais les procédés mis en place par la Boulé inspiraient plus la tyrannie que la démocratie. Les séances étaient interrompues lorsque l’avantage était du côté des stratèges, et la graphe paranomon (mise en accusation au motif de mettre en danger la cité) était un danger encouru par les citoyens qui souhaitaient les défendre.
La guerre prit fin 404. La flotte spartiate, qui avait auparavant misé sur son écrasante supériorité terrestre, tire les avantages des conséquences néfastes de la victoire d’Athénienne des Arginuses. De plus, Sparte réussit à obtenir de son côté des subsides de la part des Perses (rencontre du navarque Lysandre avec le roi Cyrus) et permet ainsi de vaincre définitivement Athènes, après que celle-ci ait exécuté ses meilleurs stratèges lors des procès tyranniques après la batailles des Arginuses et à dissoudre la ligue de Délos.
C – La tyrannie des Trente

Il ne faut pas voir le règne des Trente comme un événement extérieur à la guerre du Péloponnèse. Certes, Athènes est vaincue en 404, ce qui range de facto la guerre du Péloponnèse comme une période historique passée, du moins dans un cadre purement temporel. Pourtant, de par son caractère très bref, et de son établissement, nous ne pouvons garder sous silence cet épisode, qui est né de la décision des Spartiates en partie. Car en effet, au lendemain de la victoire Péloponnésienne, toujours en 404, les Spartiates donnent le choix aux Athéniens. Le navarque spartiate Lysandre gagna rapidement la guerre, et se retrouva à décider du sort de la cité Athénienne. Devant la colère des cités Péloponnésiennes qui souhaita que les hommes d’Athènes furent mis en esclavage, Lysandre déclara que la paix sera conclue entre les deux vieilles rivales à condition qu’Athènes change de régime, et adopte une oligarchie restreinte. Si cette proposition embrasa la colère des démocrates extrêmes, ceux-ci trouvèrent leurs voix empêchées par l’aristocratie oligarque, très favorable à ce renversement de régime, et les démocrates modérés, voulant éviter à tout prix une débâcle encore plus catastrophique. Cette nouvelle constitution est acceptée par Théramène, qui parle en qualité de chef de gouvernement provisoire.
Une commission exceptionnelle alla être constituée, de trente membres, qui était à l’origine chargée de rédiger les lois du nouveau régime, lequel devait s’apparenter à une oligarchie restreinte, mais juste, prenant comme modèle le régime décrit par Aristote dans « La Constitution d’Athènes ». Cette commission engage très vite une politique dure et abrupte dans l’intérêt de restreindre au maximum le corps politique et civique de la Cité : Le Conseil des Trente commença par nommer les cinq cents nouveaux membres de la Boulé, qui allait, comme était alors son rôle, de dire les lois de la vie courante. Dans le même temps, les misthoi étaient supprimés, excluant du corps politique législatif les citoyens les plus pauvres. On en revenait à une forme de pouvoir censitaire, comme lors de la première révolution oligarchique.
Dans le même temps, les Trente formèrent un simulacre de garde prétorienne, une garde personnelle qui devait garder le nouveau pouvoir intact, par la violence, pour soutenir des changements institutionnels qui finissaient par diviser la cité athénienne (les démocrates allaient finir par se retrancher dans le nord, dans le fortin de Phylè ). Cette garde est constituée de 300 membres qui se faisaient appeler les « porte-fouet », et allaient maintenir tout au long de la tyrannie un climat de terreur. Même si le terme peut paraître anachronique ici, c’est bien une police politique qui fut organisée. Sa principale tâche fut de s’attaquer physiquement à quiconque serait en mesure de menacer la pérennité du régime. Cela débuta donc par les « démagogues » qui étaient en fait les démocrates extrêmes (influents politiquement, mais aussi les plus riches, fait essentiel en plein désastre financier d‘après-guerre), aux métèques riches qui avaient une influence sur des cercles politiques. Le nombre de victimes s’éleva à mille cinq cents, ce qui est beaucoup pour la population d’Athènes à cette époque.
Rapidement, deux camps se firent fasse au sein même du Conseil des Trente. Menés d’un côté par l’acteur principal au sortir de la défaite, Théramène, et de l’autre, Critias. Le premier prenait parti pour une véritable démocratie, comme les athéniens la connaissaient depuis Périclès, et allait jusqu’à promettre la participation à la vie politique, même aux non citoyens, c’est-à-dire les métèques. Le second affirma le bien fondé de ce renversement de régime, en parlant du risque d’une démocratie à tomber dans la caricature avec l’appui des démagogues, mais avançait aussi l’idée d’une cité dirigée par une minorité agissant avec les meilleures intentions.
Les idées avancées par Théramène peuvent paraître déplacées dans ce contexte, mais c’est sans compter la situation politique à Sparte, où Lysandre était de moins en moins soutenu, surtout par le roi Pausanias. Les exactions des porte-fouet renforcèrent le groupe des démocrates, tandis que le parti oligarque continuait à purger ses membres les plus riches et s’affaiblissait. Dans ce contexte, une guerre civile éclate, opposant les deux clans. Les démocrates gagnent à Mounichie, événement durant lequel meurt Critias. Lysandre en conflit avec Pausanias qui était plus ouvert à la question athénienne, il permit aux citoyens de se gouverner eux-mêmes par le biais d’une paix conclue entre les oligarques et les démocrates. Une amnistie est finalement engagée et la démocratie est relevée.

Il faut voir en conclusion que les institutions athéniennes, et la vie sociale comme morale, ou économique de cette cité étaient en majeure partie dominées par le rôle joué par les chefs politiques, qui jouissaient de la qualité de stratège en ces temps en guerre. Au fur et à mesure que la guerre évoluait, la démocratie athénienne changeait naturellement de forme, du moins dans de relatives proportions, et cela suivant la nature des événements. Quand Athènes dominait militairement, et pérennisait sa situation maritime, la démocratie de Périclès était respectée, surtout grâce à la domination d’un seul homme. Inversement, un pouvoir trop partagé pouvait entraîner parfois des conflits internes qui pouvaient blesser le déroulement de la guerre, comme il fut le cas avant la prise de pouvoir des Quatre Cents. En définitive, la théorie de la démocratie extrême ne fut que peu respectée, restant au stade purement théorique. Les institutions devaient permettre au corps politique de ne faire qu’un. Qu’un seul chef politique. Il en fut autrement, avec la popularité, la domination, ou la tyrannie d’une poignée de magistrats, ou de bouleutes, qui savaient tirer parti des failles d’un système, lequel est dans sa nature imparfait.

Bibliographie :

ED. LEVY, La Grèce au Ve Siècle, de Clisthène à Socrate, Nouvelle histoire de l’antiquité – 2, cool. « Point-Histoire » (n°H87), Seuil, Paris, 1995.
Commentaire : l’ouvrage qui me permit de mieux rassembler des données, informations, avec ceux de Claude Mossé. Son découpage, entre faits militaires, et vie politique et sociale, permit une lecture ciselée et plus intéressante de la période, en gardant en tête le thème : les chefs politiques.

P. BRUN, Le monde grec à l’époque classique. 500-323 avant J.-C., coll. « U », Armand Colin, Paris, 2003.
Commentaire : J’avouerai être plus sceptique en ce qui concerne le précis. Trop court pour étudier plus en détail les faits militaires qui devaient être liés à la vie politique athénienne, et trop général pour la spécialisation du dossier. Néanmoins, un ouvrage qui permit de bâtir une introduction concise.

CL. MOSSE, Les institutions grecques, Coll. « U2 », Armand Colin, Paris, 1967 (réédité).
Commentaire : Un livre intéressant, qui permit de comprendre au mieux l’évolution des institutions en rapport avec l’évolution des événements militaires.

CL. MOSSE, Histoire d’une démocratie : Athènes, coll. « Points » (n°H1), Seuil, Paris, 1971.
Commentaire : Un livre essentiel, qui avec celui de Lévy, rassembla environ quatre vingt dix pour cent des données et informations nécessaires à la construction du devoir. L’ouvrage est clair, limpide, stimulant. Je déplorerais simplement une édition datée, unique exemplaire trouvé à la bibliothèque universitaire (certaines pages se détachent comme peau d’oignon)

VICTOR D. HANSON, La Guerre du Péloponnèse, Flammarion, Paris, 2008
Commentaire : Livre intéressant, vivant et prenant. Malheureusement, très peu d’informations me furent utiles, l’ouvrage traitant essentiellement des faits purement militaires (le chercheur américain est d’ailleurs spécialiste du fait militaire grec).

THUCYDIDE, Histoire de la Guerre du Péloponnèse, nouvelle traduction par Jean Voilquin, disponible à l’adresse internet :
http://hodoi.fltr.ucl.ac.be/concordances/thucy_guerre_pelop_01/lecture/default.htm
Commentaire : Une lecture très disparate et rapide, l’ouvrage étant d’une densité telle que je me reportais aux annotations des livres de Mossé ou Lévy pour piocher les informations utiles. Néanmoins un ouvrage qui me permit d’avancer rapidement et intelligemment.

Publicités