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En créant ce journal de guerre, appellation certes convenue d’un jeune esprit essayant de faire face au chaos qui se structure et se globalise, il serait légitime de vouloir qualifier la contribution qui suit de frivole. Qu’à cela ne tienne ! Il n’est pas question ici de rendre compte de l’actualité d’un sport, chose que quiconque peut faire, ni d’actualiser la légitimité du nouveau sport du troisième millénaire, non. En portant un regard froid sur l’histoire du Mixed Martial Arts, ces arènes post-greco-romaines de feu d’où resurgissent la gloire d’un pankration aujourd’hui déchu, le cas Fedor Emelianenko fait figure d’extraterrestre.

Combien de fois ne voyons-nous pas, au sein de l’Ultimate Fighting Championship (UFC), des rencontres entre poids-lourds (la règle s’applique également, et largement, à la division de poids mi-lourds) où les deux protagonistes ont été « champion du monde » ? En moins de deux ans, la ceinture des mi-lourds est passée de Chuck Lidell à Rampage Jackson, pour revenir à Forrest Griffin, qui la cède rapidement à Rashad Evans. Lyoto Machida, nouveau numéro 1 mondial de la catégorie ne laissera pas Evans profiter de son titre, puisque le combat suivant, il finit Ko. Cinq champions en deux ans. Au cours des années 1990, la catégorie poids lourds connaissait les mêmes marathons de ceintures, tant au sein de l’UFC, que les « invincibles » tombaient les uns après les autres au Pride, l’organisation japonaise (Mark Kerr, Igor Vovchanchyn, Mark Coleman, Royce Gracie, Sakuraba…).

De 2000 à 2010, Fedor Emelianenko présente le parfait palmarès de 31 victoires en ne concédant qu’une seule défaite (laquelle est considérée au pire comme un nul, Fedor étant coupé à l’arcade sur un coup illégal de son adversaire, un no-contest aurait dû être prononcé). Petit et léger pour sa catégorie (1m83 et 103 kilos contre les 1m96 et 121kgs de Brett Rogers, son dernier adversaire en date), les courbes rondes et au visage de peluche, personne n’aurait parié sur ce russe effacé, qui n’ose pas soutenir le regard du journaliste en face de lui. L’homme devait affronter le champion du K-1 et de karaté Semmy Schildt au Pride, l’organisation japonaise de MMA la plus inclémente au monde. Durant six ans, personne ne réussit à le vaincre, il garda la ceinture de champion du monde autour de la taille sans faillir. Le Pride meurt, son champion devient l’espace d’une année un itinérant, combat deux fois contre un médaillé olympique de lutte, Matt Lindland, et un coréen, lutteur également, mesurant près de 2m20. Les résultats attendus sont les suivants : Fedor les bat en moins de deux minutes. Fedor avait déjà ce côté effacé, quasiment transparent, il ne se dévoilait jamais, et ses interviews se résumaient au strict minimum. Déjà très calme, il semblait ne jamais paniquer durant un combat.

Le changement, lui, opère en 2008. Fedor signe chez Affliction, et accepte de faire face au très redoutable Tim Sylvia, double champion de l’UFC, imposant, acharné, n’ayant cédé que quatre défaites en vingt-huit combats. Un cogneur, un vrai, un dur, qui prétendait avoir le niveau pour envoyer au tapis des champions de boxe anglaise ; En trente-six secondes à peine, Fedor fait étal de sa puissance, de sa technique et surtout de son mental à toute épreuve et récupère au passage la ceinture WAMMA qui le sacre champion des champions, toutes organisations réunnies, et lui confère le titre, toutefois officieux, de l’homme le plus fort du monde. Chaque coup que Fedor envoie arrive à destination, tout est parfaitement mathématique, mécanique. Un homme s’est mesuré à un cyborg. Tim Sylvia, qui promettait de mettre KO cette « petite merde » change instantanément de discours après le combat. Presque aux larmes, il annonce aux journalistes médusés qu’il n’a rien compris aux événements, qu’il n’avait ni le temps, ni l’espace… « Fedor n’est pas un être humain » dit-il en plaisantant à moitié. Le russe, de son calme suprême, qu’il avait gardé avant, pendant (la vidéo qui suit montre clairement qu’il est « emotionless« ) et après le combat, sourit : « Mais je suis humain« .

La ceinture autour de la taille, le symbole du Christ autour du cou, le drapeau de la Sainte Russie sur les épaules, le meilleur artiste martial sur la planète, d’une humilité christique, ose déclarer : « Merci à Dieu, et il remercie ses fans, surtout les orthodoxes« , chose qui, si le MMA était populaire en France, ferait à coup sûr passer le russe pour un fasciste peu soucieux des sensibilités « laïques ». Il n’oublie pas de montrer un sincère respect à son adversaire. Derrière lui, le pope Andrei, de sa paroisse, venu l’encourager. Encouragés par la venue de ce timide combattant invulnérable, et de la continuation de sa carrière aux États-Unis, les médias s’emparent moins de la carrière que du profil de l’homme, son mental, sa psychologie, sa foi ; Le premier reportage présente un profil-type, qui sera repris par les deux autres métrages qui suivront : l’homme vit toujours dans la ville qui l’a vu grandir, près des siens et de sa famille, mettant sur un pied d’estale sa famille avant le combat, suivant un entraînement à la dure, à la russe ! Mais les reportages mettent également en évidence ce qui fait l’identité de Fedor : L’empereur est devenu moine.

« Avant toute chose, viennent Dieu et l’Eglise, ensuite ma famille »

Fedor avoue que le MMA et la compétition ne sont pas une passion chez lui, mais un travail, un labeur, une répétition ; Comparer Fedor, combattant du XXIe siècle aux moines orthodoxes, qui respectaient le typikon, l’équivalent byzantin de la règle de Saint Benoit ne serait pas abusif quand on dissèque son mode de vie ; Son entraînement est enraciné dans une profonde spiritualité, presque monastique, où le loisir du sport laisse rapidement la place à un dur labeur fait de répétitions, d’enchaînements sans fin des coups, esquives, prises, clés… Des répétitions à n’en plus finir, à en devenir automatismes, un sacrifice quotidien, pas de haine ni d’aigreur, juste la froide mécanique du combat originel du sambo, art martial russe millénaire et militaire. Ces entraînements s’entrecoupent naturellement de prières, d’activités religieuses, qui ne finiront qu’à devenir symbiose. Fedor ne cherche pas la gloire, la consécration ni l’argent pour se payer une troisième voiture allemande, il cherche simplement à garder ses proches hors du besoin. Cette carrière professionnelle est l’avatar d’une discipline religieuse, dans le travail, la tâche manuelle pénible, qui le garde hors du pêché, et qui le permet de se rapprocher de Dieu. En cela, le travail de « bastonneur » se voit de son côté comme un exercice mystique, un hésychasme. Le combat est une prière, intérieure entre Fedor et Dieu. Son adversaire, un intercésseur. Ses adversaires, d’ailleurs, reçoivent toujours autant de respect de sa part. Fedor ne se bat pas pour l’orgueil, il se bat pour lui, pour être un Homme, et libre, loin des basses cours du « thrash talking ».

« J’essaye juste de suivre ma foi, mes convictions et c’est tout. »

6 novembre 2009 : Fedor rencontre Brett Rogers. Rogers est de cette nouvelle génération de combattants particulièrement lourds, plus de 120 kilos, grands, et intégrant des techniques aussi variées qu’efficaces. Brock Lesnar, représentant de cette « nouvelle vague » brutalisa Frank Mir, ancien champion de l’UFC en le cognant contre la cage. Le combat se déroulait au sol, Mir est l’un de ses plus dignes spécialistes. Lesnar avait profité de sa super-puissance pour prendre une position avantageuse et ne pas la lâcher. Son adversaire finit quasiment défiguré. Une partie des amateurs de MMA pensent que l’un de ces jeunes loups aura vite fait de vaincre Fedor. Ce dernier prendra dans le nez un unique coup sans autre conséquence de faire saigner son nez, et de prendre l’avantage au sol pendant une poignée de seconde. Fedor envoie Rogers au pays des songes d’une droite malgré l’écart de taille, de poid et de puissance. Bizarrement, Rogers, qui disait ne pas avoir peur de Fedor, et pouvoir le mettre KO au premier round, avoua ensuite avoir été « contaminé par l’aura du russe » De même lors de son combat précédent, contre Andrei Arlovski, lequel est entraîné par Freddy Roach, le meilleur coach en boxe anglaise du monde, Fedor devait, au dire de ses détracteurs perdre. Malmené pendant trois minutes par la taille, la distance et la technique glaciale d’Arlovski, Fedor attends le moment opportun, et frappe d’un seul coup. Arlovski, se prenant un missile en plein vol alors qu’il tentait un coup de genou en piqué, s’effondre sur le sol, yeux ouverts, regard complètement éteint.

A l’heure actuelle, l’avenir du russe est incertain ; Se cassant la main régulièrement, ses combats sont sans cesse reportés, et son entrée à l’UFC se fait de plus en plus incertaine. La faute est rejetée soit à Dana White, président de l’UFC, soit à Vadim Finkelstein, manager de Fedor, soit au combattant lui-même qui « aurait peur » de se frotter à la division poids-lourds de l’organisation, et à son champion, Brock Lesnar, qui compte seulement 5 combats pour une défaite. Cette supposition reste tout de même assez légère lorsque l’on constate que Fedor a fait le nettoyage par le vide pendant dix ans à la Ring, au Pride, et à Affliction.

Quoiqu’il en soit, le Mixed Martial Arts, ce sport du troisième millénaire embrase les esprits, que ce soit en Amérique du Nord, en Europe (à l’exception naturelle de la France, toujours en retard), en Asie, en Océanie… Ce sport qui re-vilirise une société qui a été empoisonnée durant plusieurs décénnies par la haine et le dégoût de puissance, du dépassement de soi, de la transcendance dans la tâche, a trouvé son ambassadeur ultime. Mes amis, qui n’aiment pourtant pas les sports de combat, ont tout de suite été impréssionnés par les prouesses du russe, par son aura.

Notre époque aura passé son temps à cacher le désir de puissance, du dépassement.

Le XXIe siècle a besoin de héros.

Nous vivons à son époque.

L’homme vient de rejoindre le mythe ; Le mythe s’est ancré dans l’homme.

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